JOB

L'industria delle costruzioni" | spécial Marseille - n° 437 (mai - juin 2014)

Interview de Roland Carta par Mario Pisani - page 22 (traduction)

Mario Pisani pour l'Industria delle costruzioni : Pendant de nombreuses années, Marseille est apparue dans l’imaginaire collectif comme une ville du "Far West", pour utiliser une définition de Fernand Braudel. Aujourd'hui elle est en train de vivre un moment de grande notoriété et d’intérêt grâce à des projets extraordinaires d’architectes contemporains qui travaillent  à la redéfinition de l’image, et peut-être aussi du cœur de cette ville. Parmi ces différents architectes, Roland Carta, diplômé en 1976, joue un rôle essentiel dans cette phase de changement, de par sa participation à plusieurs projets et pour sa dimension "fondamentale". Quand et avec quel épisode a commencé ce changement ?

Roland Carta : Cette définition ironique de Braudel faisait référence à la fondation phocéenne de Massalia.

Marseille est depuis 2 600 ans un changement permanent, un foisonnement vers le futur, un échangeur de temps.

Marcel Roncayolo parle d’ailleurs de Marseille en évoquant les « territoires du temps ».

Les changements récents et visibles ont commencé il y a une vingtaine d’années avec la création de l’Etablissement public Euroméditerranée.

C’est une tradition de l’Histoire de cette ville que les grands changements aient toujours une dimension extra ou supra municipale.

Plus récemment, sous l’impulsion de son Maire actuel, Marseille a compris la nécessité de reconquérir le Centre de la ville qui avait souffert de la bipolarité Nord-Sud.

La Faculté de Droit sur la Canebière, le Musée d’Histoire, la Réhabilitation de la Rue de la République et celle du Vieux Port portent entre autres témoignages de cette prise de conscience.

 

MP : A la fin du XXème siècle, sans effacer les traces de son passé, Marseille commence à regarder vers le futur et à dessiner le visage de son avenir. Le projet d’urbanisation appelé Euroméditerranée représente une des plus importantes opérations d'Etat depuis l’édification du quartier de la Défense à Paris. Ça a commencé par la restructuration d’anciens bâtiments et la réalisation de nouveaux, dont plusieurs localisés dans des zones industrielles abandonnées. L’avant-garde du high-tech et de la communication avance avec les banques et la finance, sans omettre la réalisation d’un réseau d’infrastructures destiné à la mobilité. Est-ce que vous voulez parcourir, pour nous, les phases les plus importantes de ce programme ?

RC : Je le répète, Marseille n’a jamais cessé de regarder vers le futur. Ce qui est nouveau, c’est la redécouverte de son passé et de son patrimoine.

Marseille a longtemps été une ville palimpseste ce qui explique qu’une si vieille ville ait si peu de vestiges à montrer.

Les réhabilitations, restructurations, réutilisations de vieux bâtiments sont une découverte récente. Mais vous avez raison, c’est à Euroméditerranée qu’incombe la mission de donner un futur à cette métropole et le faire vite en essayant de substituer à la ville lente la ville "haut débit".

Pour moi, tout débute avec la reconversion des Docks à l’initiative de Christian Pellerin en 1990. Ce pari courageux auquel peu de gens croyaient a provoqué une conversion du regard. Soudain le Nord de la ville devenait attractif et hype !

Puis la création des zones franches, plus au Nord, a agi comme un attracteur d’entreprises. Ensuite la réalisation du tramway qui venait en complément du métro déjà existant, a amélioré l’attractivité de ce quartier que l’urbaniste Yves Lion, puis François Leclerc ont contribué à changer.

Enfin, la présence de bâtiments emblématiques, souvent financés, par des hommes de ce territoire (ndlr : Tour CMA-CGM, Jacques Saadé et architecte Zaha Hadid ; Quai d’Arenc, Marc Pietri et architectes Jean Nouvel, Yves Lion, Jean-Michel Battesti & Roland Carta ; Hôpital Européen, Jean-Pascal Cordesse et architecte Roland Carta) a achevé de transformer ce quartier en « lieu idéal de vivre à Marseille.

Aujourd’hui, tout converge vers lui, mais 25 ans auront été nécessaires pour que ce succès existe.

 

MP : Alors que dans le sud de l’Europe le secteur immobilier s’est arrêté et que l’on craint une crise immobilière notamment en Espagne et en Italie où les bâtiments invendus sont nombreux, à Marseille on ouvre de nouveaux chantiers. Comment cela est-il possible ?

RC : La situation de l’immobilier français n’est en rien comparable à ce qui s’est passé en Espagne où la bulle immobilière a mis en péril tout le système bancaire espagnol.

Je ne sache pas qu’un tel péril existe en Italie.

En France, et même si le système d’incitation fiscale a pu, çà et là, susciter la création de logements que les investisseurs ont du mal à louer, d’une façon générale, la production de logements est très en-dessous de l’engagement national qui est de 500 000 logements par an.

A Marseille, les nouveaux chantiers qui s’ouvrent sont une réponse à une demande qui reste très présente et active, car dans ce domaine également Marseille avait pris beaucoup de retard.

Les investisseurs y sont présents (ANF, GP Morgan, AXA, Hammerson, Atemi, etc…) et actifs.

 

MP : Marseille se situe entre Barcelone et Gênes. Ces villes ont-elles eu une influence sur Marseille ?

RC : A l’exception de la même mer qui les réunit, ces trois ports ont peu de choses en commun et peu d’influence à partager. Les deux premières sont des villes princières, Marseille est une ville d’Echevins.

Ce fut le choix de Louis XIV de confisquer le pouvoir à l’aristocratie, et cela se ressent dans sa forme urbaine. L’Histoire de Marseille est en outre marquée par celle des colonies et de la décolonisation ce qui n’est le cas ni de Barcelone, ni de Gênes.

Marseille est la « ville centre » d’une métropole qui lui conteste son rôle de capitale, ce qui n’est le cas ni de Barcelone, ni de Gênes.

La Charte d’Alliance, entre ces trois villes, signée en 1998 pour établir des systèmes d’échanges a encore peu produit de résultat et le jumelage de Marseille et de Gênes est de pure forme.

Marseille regarde ses deux villes sœurs avec intérêt et parfois avec envie mais on ne peut pas dire qu’elles aient une influence sur elle. Il est toujours très difficile de réunir ce que l’Histoire a désuni.

Un point commun toutefois.

Ces trois villes ont vu leurs visages se transformer à l’occasion de grands évènements de portée internationale : les JO pour Barcelone en 1992, Colombo 92 pour Gênes, Coupe du Monde de Football en 1998 et Capitale Européenne de la Culture en 2013 pour Marseille.

 

MP : Grâce à Marseille Capitale Européenne de la Culture 2013, le premier port français est au centre du circuit culturel international et la ville travaille pour donner une nouvelle image de soi par l’architecture contemporaine. On y trouve les projets des cabinets les plus importants de France (Jean Nouvel, Rudy Ricciotti, Corinne Vezzoni, Jacques Ferrier), d’Italie (Massimiliano et Doriana Fuksas, Stefano Boeri, 5+1AA) ou internationaux (Zara Hadid, Kengo Kuma, Tohio Ito, Norman Foster et Frank O. Gehry). Quelqu’un a dit que le "star system" n’a plus rien à dire, car les archi-stars viennent de loin, qu’ils sont fatigués ou qu’ils n’ont rien à dire. Etant donné que vous avez collaboré avec eux, qu’en pensez-vous ?

RC : J’ai beaucoup de considération pour les architectes que vous citez, même si je ne les mets pas tous au même niveau, loin de là. Peu d’entre eux constituent une "influence". Ces dernières années, l’architecture a beaucoup investi dans les « effets de podium » en copiant le cinéma : les prix, la médiatisation, la "peopolisation", les stars… Si Paolo Sorrentino s’emparait de tout cela pour en faire un film, je pense qu’il ferait une œuvre passionnante.

 

MP : Les architectes dont vous parlez sont-ils aussi las et impuissants à créer que Jep ? Ont-ils perdu tout contact direct avec le processus de conception de leurs propres bâtiments ? Sont-ils victimes des rythmes de production trop rapides ? Sont-ils obsédés par la création de bâtiments « iconiques » ?

RC : On peut le penser. Je ne le crois pas.

Mais je pense que les maîtres d’ouvrage seraient bien inspirés et feraient preuve de moins de naïveté s’ils s’intéressaient aux jeunes créateurs qui préparent le futur, même s’ils sont moins « bankable ».

 

MP : Selon vous, il commence à se manifester à Marseille un nouveau langage architectonique qui expérimente et utilise une technologie sophistiquée, qui s’ajoute à la présence de la Méditerrané et de sa culture?

RC : A ma connaissance, le seul bâtiment expérimental édifié à Marseille récemment est le MuCEM que j’ai réalisé avec Rudy Ricciotti. Le matériau qui le constitue, la technologie qui a permis sa mise en œuvre, tout cela est effectivement très sophistiqué, et vient en résonance avec un Fort médiéval et une mer qui a vu naître de grandes civilisations. Les privilèges de l’Architecture, dès lors qu’elle se met au service de la société et d’une culture de la durée sont immenses.

Les gens ne s’y trompent pas. Même s’ils ne savent pas l’expliquer, ils ressentent que le MuCEM a apporté quelque chose de plus à leur Ville.

 

MP : Une des caractéristiques de votre travail est l’harmonie entre l’ "ancien" et le "nouveau". A ce propos, le projet de régénération du patrimoine industriel est important de par sa complexité (articulation ?)[les Docks de 5+1 au Silo d’Arenc prévu pour Castaldi]. Le Silo représente un cas paradigmatique de la volonté de la Mairie de Marseille de ne pas laisser à l’abandon ces espaces importants. Le Silo, à l’origine silo à grains a été construit entre 1924 et 1927, utilisé jusqu’à la fin des années 80 pour être ensuite destiné à la démolition. Ce bâtiment en béton armé du patrimoine industriel du 20ème siècle de 130m de long a été transformé en un immeuble accueillant bureaux, auditorium de musique, espaces d’expositions et restaurant. Voulez-vous parler de cette expérience ?

RC : Comme je le disais tout à l’heure, Marseille redécouvre son patrimoine et comprend, à cette occasion, que conserver c’est transformer.

La mémoire est la condition de la démocratie, pas en tant que soumission au passé, mais en tant que substrat ancien sur lequel surgit le nouveau.

C’est ce travail sur la mémoire, cette façon d’entrer en pour-parler avec elle, qui a été le fil conducteur de la restauration du Silo en salle de spectacle.

Et cette mémoire c’est bien-sur celle des hommes, mais aussi celle des techniques d’une autre époque. Le Silo, c’est tout cela en même temps et le rôle de l’architecte est ici celui d’un "passeur" entre une parcelle d’Histoire du Port et un lieu renouvelé dédié au plaisir des Hommes d’aujourd’hui.

Tout cela s’incarne dans la rigueur constructive, dans le respect d’un matériau, le béton, dans la fluidité des parcours, dans la compréhension d’un lieu, dans la nécessaire perfection de l’acoustique, dans le souci de réussir le rapport de la scène à la salle, dans le respect du budget, en produisant des formes appropriables, durables et aimables. Le Silo faisait déjà partie du patrimoine local, il en est désormais un élément indissociable.

 

MP : La réhabilitation du Silo représente une référence importante en ce qui concerne la reconversion du patrimoine industriel et du front de mer. L’insertion d’un auditorium dans le volume existant du silo, du nouveau dans l’ancien a été une sorte de pari. Une opération pleinement réussie.

Une dernière question concerne les limites de ce type d’opération. Au cours de l’histoire, nous nous sommes habitués à une lente transformation de la ville et de la culture qui normalement ont été générées par le lieu même ou capable d'entrer en harmonie avec les lieux.

Aujourd'hui l’architecte est un nomade en voyage permanent qui peine à entrer en communication avec les lieux et qui impose souvent son langage international ; une sorte d’ "esperanto" architectonique qui fait les premières pages des magazines mais qui ne touche pas les âmes. Les villes, en dehors des usines et des lieux de travail, semblent pensées pour le divertissement et le plaisir de par la multiplication des manifestations culturelles qui amènent les gens d’un musée à une bibliothèque, d’un centre de congrès à une place publique sous une "ombrière" (référence au Vieux-Port et à Foster). Est-ce ça  la ville du futur ?

RC : Cette dernière question rejoint en partie celle du "star system". Longtemps en effet, les villes se sont construites par lente agrégation avec des architectes de la continuité. L’équilibre entre le rural et l’urbain était la règle, l’homme en était la mesure. Aujourd’hui le monde entier ou presque partage exclusivement les valeurs de la ville où se situe le plus grand potentiel de croissance. Et la ville agrégée devient une ville explosive dont l’architecture dégénère parfois (souvent) en jeu de formes exagérées. Cette ville touche-t-elle les cœurs ? L’Architecte en est-il responsable ou est-il utilisé pour dissimuler les manœuvres du pouvoir politique et financier ?

La ville est-elle voulue comme une immense accumulation de spectacles ? Les situationnistes ont déjà répondu à cette question et je partage souvent les analyses de Guy Debord. Mais si l’Architecte est parfois un talentueux et complaisant allié, il est toujours un bouc émissaire commode.

Faut-il le pendre pour autant ? La réponse est évidemment non.

Quant à ce que sera la ville du futur, je me garderai bien d’en dessiner les contours. Ville shopping, ville spectacle, ville dense, ville générique, ville franchisée, ville 2.0 ? Tout cela en même temps sans doute, mais si elle pouvait être une ville en paix qui sache protéger et épanouir les hommes qui y vivent, ce serait déjà pas mal.

 

 

 

^

RETOUR

/// Carta Associés © Copyright 2017

/// Mentions légales